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\title{\Huge Cauchemar}
\author{Nariel Limbaear\\
	{\small \it Librairie de l'Ombre du Soleil}}
\date{}


\begin{document}

	\pagenumbering{arabic}

	\maketitle

	\chapter{Cachots}

	Le fer entaillait mes poignets, presque insensibles désormais. Je crois que je saignais. Peu importe. Je n'avais pas si mal. Du moins, pas physiquement. Ma douleur était ailleurs.

	Je regardais sueur et sang perler sur le corps de celui que j'aimais, impuissante à le défendre. Les blessures aux bords déchiquetés coagulaient trop lentement, formant des croûtes sombres, si vite lacérées par le fouet, ou les coups. Ses hurlements me déchiraient les tympans, et surtout, le c{\oe}ur.

	Impuissante, condamnée à regarder, sans pouvoir agir. Je ne pouvais que serrer les dents. Je n'osais détourner le regard, de peur qu'il ne meure si mes yeux le quittaient, regard comme un fil de vie.

	Lui ne me regardait pas. Je ne savais pas s'il n'en avait plus la force, honte de sa piètre défense, ou de ses blessures. J'aurais tellement voulu croiser son regard, juste un instant, et lui donner toute la force que l'amour aurait pu lui donner. Ne serait-ce qu'une seconde...

	Et au-dessus de ce corps affaibli et prostré, son bourreau. Notre bourreau. Il était entouré d'une chape d'ombre. Je ne savais rien de lui, sinon qu'il existait et qu'il était souffrance.
	\newline

	Lucas tomba sur le sol dur et froid, une nouvelle fois, dans un grognement étouffé, et un léger sanglot. Il ne criait plus. Il n'en avait plus la force. Depuis combien de temps étions-nous ici à souffrir l'un et l'autre ?... Mon impuissance me mettait en rage, prise dans l'étreinte glacée des fers. Je ne pouvais rien faire pour le sauver.
	\newline

	Et je me réveillais en sursaut, couverte de sueur, agitée de tremblements. Ma main se jeta vers le creux que formaient les draps à ma droite, et ma peur ne fit qu'augmenter. Je sautais à bas du lit, le c{\oe}ur battant la chamade, le noir recelant la peur dans ses entrailles. Je cherchais la poignée de la porte à tâtons, ouvris et sortis dans le couloir en titubant. J'avais mal aux poignets, mais aucunes traces. J'avais envie de vomir. Ma chemise de nuit me collait à la peau, le tapis semblait soudain trop rêche à mes pieds.

	De la lumière filtrait sous la porte de la cuisine, et je pris quelques secondes pour calmer les battements de mon c{\oe}ur, et entrai. Lucas lisait, tranquillement installé sur l'un des sièges. Il leva la tête à mon entrée, étonné. Aucune blessure sur sa peau, pas de larmes dans ses yeux.

	« Tu ne dors pas ?

	--- J'ai fait un cauchemar... »

	Je me servis un verre d'eau glacée et vins m'asseoir à côté de lui. Je posai ma tête sur ses genoux et je senti sa main si douce caresser mes cheveux en un mouvement rassurant, apaisant.

	« Qu'est-ce que c'était ?

	--- Je ne sais plus. » mentis-je.

	Ma main pressa sa cuisse, cherchant un réconfort dans son contact. Je me calmais, doucement, en me disant qu'il était là, vivant et qu'il n'était pas blessé, ni souffrant. La réalité du cauchemar me battait encore les tempes, mais mon esprit rationalisait la peur nocturne, peu à peu.

	Simplement un cauchemar.

	Simplement le même depuis des mois.
	\newline

	Nous étions retournés nous coucher, et il m'avait doucement enlacée, éloignant les derniers lambeaux du songe.


	\chapter{Rubis dans son visage}

	De nouveaux les chaînes. J'étais seule dans la froide obscurité de la salle de torture, glacée jusqu'aux os par les pierres et brûlée par mes fers gelés. Je sentais l'odeur du sang, passée mais toujours présente dans l'air, remugles de tourments, je voyais les tâches sombres au centre de la pièce. Mes épaules me faisaient mal, les bras soutenus au-dessus de moi par mes attaches glaciales. Une porte s'ouvrit. Je pensais qu'on allait traîner devant moi celui que j'aimais tant, pour le battre à nouveau. Mais non. Seul son bourreau entra. Je n'avais réussi qu'à voir une seule chose chez lui, ses yeux, comme deux braises dans son visage. Je ne me souvenais pas du reste, je n'arrivais pas à le voir, je ne savais pas exactement.

	Il se rapprocha de moi, sans dire un mot, d'une démarche féline, entouré de sa chape d'ombre, puis s'accroupi devant moi, son regard brûlant ancré dans le mien. J'eus l'impression qu'un pique chauffé à blanc transperçait mon crâne, que son regard pénétrait mon esprit. Ce n'était pas comme si on feuilletait un livre. C'était une mise à sac. Il déchiqueta mes souvenirs pour mieux les goûter, renversait les maigres protections de mon âme pour fouiller plus avant encore, sans se soucier de ma douleur. J'ouvris la bouche pour happer de l'air mais...
	\newline

	Un hurlement me réveilla. Le mien, en fait. J'haletais, couverte de sueur, tremblante, tandis qu'on me serrait contre un corps chaud, auquel je m'agrippai comme si ma vie en dépendait.

	« Chut... » chuchota-t-il. « Un simple cauchemar, calme-toi, mon c{\oe}ur, chut... Je suis là, calme toi... »

	La douleur dans ma tête était toujours là, la peur dans mes entrailles aussi. Des larmes coulaient sur mes joues, mes lèvres tremblaient. Je voyais ses yeux, son regard brûlant et aiguisé qui violait mon esprit et mes secrets. La peur la plus brute faisait vibrer chaque muscle de mon corps, je hoquetai, sanglotais, terrorisée.

	Lentement, la voix de Lucas me ramena à un état plus serein, par des mots simples d'apaisement, par son simple timbre, par sa douceur.

	« Qu'est-ce que c'était ? Tu as l'air terrorisée...

	--- Je... Ses yeux... »

	Je gémis et me serrai un peu plus contre lui. Il ne demanda rien de plus, mais m'attira contre son torse, déposant ses lèvres sur mon front. Je ne m'étais pas rendormie cette nuit là, et j'écoutais la respiration régulière de Lucas, le vent hurlant à l'extérieur, la pluie battante sur les volets. Lorsque je fermais mes paupières, je voyais deux yeux couleur feu, brûlant mon esprit, flamme dévorante...


	\chapter{Pendus par une queue de loup}

	Les corps se balançaient, sans vie, au gré du vent. C'étaient des ombres, en loques, bercées par le souffle de la nuit, dansant devant un ciel noir sans étoiles ni nuages, plus noir que la nuit elle-même. Mais là n'était pas le pire.

	Avec l'horrible certitude des rêves, je su qui étaient les personnes qui oscillaient là-haut, dans la forêt de gibets noirs. Noir sur noir, dans le noir. Tout était noir et mes plus chers amis dansaient au bout des cordes. Je voulais hurler, mais ce furent les sanglots qui vinrent. J'aurai voulu fuir et j'eu l'impression de griffer la réalité, comme pour la rejoindre, m'y accrocher, me dire que ce cauchemar n'existait pas. Les larmes coulaient sur mes joues, la peur envahissait mon c{\oe}ur, cette peur qu'Il instillait dans mes rêves... Cette peur qui compressait ma poitrine, m'étouffant, me ceinturant. Je reculais, suffoquée devant l'horreur des gibets et de leurs pendus sans visages, et aux expressions trop familières. Ca ne pouvait pas être vrai. Ils étaient tous là et l'horreur était plus forte que jamais.
	\newline

	Le cauchemar s'effaça et je fus soudainement sur une route de campagne, seule. Mes macabres amis avaient disparus. Je connaissais bien cette route, souvenir d'enfance entre mon ancienne maison et le village. Je pouvais voir les collines qui remplissaient l'horizon, avec les champs, les maisons groupées nichées dans les vallons, les fermes isolées au sommet des coteaux, les arbres épars et la chapelle. Je sentais les odeurs des prés, des fleurs, des bêtes, et j'entendais leurs meuglements lointains, les tintements de cloches portés par le vent... C'était un endroit connu, plein de sécurité et de sérénité. Doucement, les battements de mon c{\oe}ur s'apaisèrent et je m'assis sur le bord de l'asphalte. Le soleil l'avait chauffé, sans le rendre brûlant, et désormais, il me tiédissait agréablement le dos, chassant les dernières sueurs froides. La vision des pendus s'était effilochée, comme un mauvais rêve avec le réveil, la peur avait suivi. Le calme avait remplacé la terreur. Le vent était léger, brassant l'air tiède d'un début d'été, pliant les hautes herbes, ébouriffant les arbres.

	Lentement, l'air fraîchit, les nuages s'amassèrent. Les bourrasques se firent plus fortes et plus violentes, les bruits des animaux disparurent, remplacés par le sifflement du vent, puis par le bourdonnement soudain des gouttes de pluie. Je bondis sur mes pieds, soudain inquiète. J'aimais la pluie, et les nuages gris moutonneux, le vent qui hurlait dans les murs de la maison, mais cette pluie me semblait trop glacée, les nuages trop noirs et le vent trop sinistre.

	« NON » hurlais-je. « C'est mon rêve, vas t'en ! »

	Mais la tourmente ne fit qu'augmenter, la pluie ne fit que tomber plus fort, me glaçant jusqu'aux os. Des éclairs lacérèrent le ciel dans un bruit de fin du monde. Mes yeux semblaient aveugles entre ces lumières éclatantes, blanches et aiguisées comme des lames. Le vent plaquait ma chemise contre mon torse, faisant claquer ma jupe dans sa danse infernale. Je me mis à courir dans la tempête, à la recherche d'une bergerie, d'une maison, d'un rien pour m'abriter. La pluie fouettait mon visage, ruisselante, glaçante, elle chassait la chaleur de ma chair, lovant son gel dans mes veines ; je grelottais, courant dans l'obscurité, mes pieds nus sur la route glissante.

	L'ombre recouvrait peu à peu le paysage, effaçant les limites de ma vue, réduisant le monde. Elle semblait s'amasser dans un creux entre deux collines, au bas de la route que je suivais, et je courais vers elle, sans pouvoir dévier, inéluctablement. Les ténèbres s'agglutinaient en une sphère sombre et mouvante, et la lumière des éclairs ne semblait pas l'éclairer d'avantage que l'obscurité.

	Soudain, les collines vacillèrent, se brouillèrent derrière le rideau de pluie, et quelques secondes plus tard, je courrais sur une route boueuse à travers bois, et je cavalais droit vers un pont au-dessus d'un torrent déchainé par l'averse. La chose d'ombre se mouvait, changeante, sur le passage, ce qui lui tenait de peau se tendait, comme si un être voulait en sortir...

	Les volutes de brume sombre se déchirèrent lentement pour laisser apparaître deux yeux jaunes, fendus d'une pupille d'un noir glacé, brillante d'une intelligence malsaine. Des grognements s'élevèrent, le bruit de griffes sur la pierre, de crocs qui claquent, et d'une étoffe qui se déchire. La chape obscure s'éventra, tombant en lambeaux sur le pont, et alors je pus enfin retrouver le contrôle de mon corps. Et je fis demi-tour en courant de toutes mes forces, l'esprit ravagé par une terreur grandissante et destructrice.

	Sur le pont se dressait un loup qui aurait pu intimider Fenrir, et Carcharoth, le loup de Tolkien ; aux dents et aux griffes à la démesure de son corps couvert d'une toison noire, hérissée par la pluie et la perspective d'une chasse... dont je serais la proie !

	Je ne le vis pas, pourtant je le sus aussi sûrement que si je ne l'avais pas lâché du regard. La bête s'élança, son corps immense allongé dans un bond interminable, un bruit infâme résonant dans sa gorge, couvrant le tonnerre, le cliquetis de ses griffes, le chuintement de son atterrissage dans la boue.

	J'avais peur de ce qui allait inévitablement se passer, je savais que j'allais sentir ses crocs se refermer sur ma chair, pour déchirer ma vie et mieux l'engloutir. J'entendais déjà mon crâne se fendre sous ses dents démesurées, et son hurlement de joie lors de mon agonie.

	Le chemin était traitre, glissant et parsemé de pierres et quelque chose m'y fit perdre l'équilibre. Pendant un instant, mes bras papillonnèrent dans le vide dans un vain espoir, et mes pieds quittèrent le sol, puis tout mon corps heurta la boue dans un choc atténué mais douloureux. Je sus que ma fin était sur moi et les larmes me montèrent aux yeux alors que je restais à terre, vidée de tout espoir de fuite comme de vie. Je sentis une patte monstrueuse s'abattre sur ma jambe, et je tournais à demi la tête dans un gémissement illustrant la terreur qui creusait son chemin à grands coups de griffes dans mes tripes. Ca y était, il m'avait attrapé. Je pouvais sentir tout son poids concentré dans cette patte, aux griffes plantées dans ma chair, faisant couler ma mort par petits filets rouges. Et mon courage fuyait pareillement, par les trous percés par les griffes de ma propre peur.

	Ses babines s'étaient retroussées sur ses dents jaunâtres, en un rictus mauvais qui s'accordait avec la lueur moqueuse et avide allumée dans ses yeux sombres. Un filet de bave tomba sur ma jambe, chaude et poisseuse. Je frémis, de peur et de dégout. J'hurlai.
	\newline

	Je me débattis un instant avant de libérer ma jambe de l'étreinte du drap, puis je m'assis, me raccrochant au mur et à la tête de lit. Mon c{\oe}ur battait la chamade, ma respiration était sifflante et j'avais encore des sueurs glacées dans le dos. La terreur se délogea lentement de mes entrailles et des larmes de soulagement roulèrent en silence sur mes joues. De peur. De fatigue. Tout. Rien.
Les pleurs s'arrêtèrent quand je m'assoupis de nouveau, la tête appuyée contre le mur, dans un sommeil cette fois sans rêve.

	\chapter{Ombres}
	Lucas devait rentrer dans deux jours, et ces deux jours me paraissaient terribles car je serai seule pour ce qui me semblait une éternité ! Seule avec mes cauchemars dont les réminiscences venaient me hanter même le jour, sous formes d'ombres qui se dérobent au regard, et d'yeux rouges dont on sent la brûlure sur la nuque et en se retournant, rien... Les nerfs à fleur de peau, je ne pouvais m'empêcher de sauter sur les interrupteurs en entrant dans une pièce sombre, allumant chaque lampe, repoussant chaque ombre. Mais je sentais quand même le regard.
	\newline

	La lumière bleutée de ma stéréo illuminait doucement la chambre, écartant les ombres dans une pâle obscurité. Je fermais les yeux à demi, laissant filtrer la faible lueur entre mes cils, qui jouaient en ombres chinoises devant cet éclairage surnaturel.

	Doucement, mes paupières se fermèrent complètement et luttant un instant contre le flot du sommeil, je finis par le laisser m'engloutir.
	\newline

	La lumière n'était plus celle de la stéréo. Elle filtrait par le volet mal baissé, et peignait la chambre en teintes noires et grises, sinistres. Je voulus refermer les yeux, mais un mouvement capta mon attention. Je tournais la tête sans rien voir de plus. Une ombre bougea de nouveau, mais cette fois, je n'osais regarder encore, car elle avait semblé beaucoup plus réelle que les autres. La peur me gagna lentement, faisant battre mon c{\oe}ur un peu plus fort, me rendant tremblante dans la chaleur étouffante des draps. La raison me commandait de tendre le bras et d'allumer la lumière. Il n'y avait pas un mètre à franchir, une seconde pour un geste vif, mais la terreur me confina dans mon immobilité, dans mon attente de l'inéluctable.

	Une main d'homme caressa mon visage, calleuse et à la fois douce, comme une main de guerrier. Ca n'aurait pu être qu'un courant d'air si les déplacements d'ombres n'avaient pas continué autour du lit. Plissant les yeux, je distinguais une silhouette humaine, là où aurait dû être l'inconnu et sa main si douce, si tendre. L'obscurité s'amassait. La curiosité si brève qui m'avait saisie s'envola aussitôt, laissant retomber le poids de la peur sur mon âme, car dans les ténèbres, j'avais vu deux points familiers.

	Deux rubis étincelants parmi les ombres. J'hurlai en me jetant de l'autre côté du lit, tombai durement sur le sol, hurlant toujours, cri d'une terreur enfin exprimée. Les larmes coulaient sur mes joues, de peur de mon sort, de peur de cet être que seul un lit séparait de moi. Mon cri se tu, et misérablement, je rampai encore plus loin possible de l'ombre aux yeux rouges, pour me réfugier contre mon armoire, agitée de hoquets et de sanglots de terreur. Cette obscurité malsaine ne fit que se noircir un peu plus, se rapprochant doucement. Un gémissement d'effroi m'échappa. Les larmes coulaient sur mon visage tremblant. J'aurai voulu mourir en cet instant où l'affolement faisait exploser mon c{\oe}ur et ma raison, où je me sentais oppressée de toute part, comprimée en moi-même. Mes yeux brûlants étaient fixés sur l'ombre mouvante. Je reniflais, misérable petite créature angoissée face à une terreur incarnée dans un non-être. Un chuchotement naquit dans le noir, incompréhensible. L'ombre parlait. Je me recroquevillai d'avantage, serrant mes bras autour de la tête.

	« Va-t'en. » hoquetai-je au milieu de mes larmes de terreur.

	Le chuchotement était comme le vent, irrégulier, parfois inaudible, quelques mots sans sens émergeaient parfois. Comme le vent glacé d'hiver qui ressemble à la voix des fantômes, qui angoisse et fait trembler. Pourtant, le ton semblant rassurant. On aurait presque dit la voix de Lucas quand il me chuchotait qu'il m'aimait. Les yeux, seule chose que je pouvais voir dans ce lieu envahi de ténèbres, ses yeux, se rapprochaient lentement, comme si l'ombre se délectait de ma peur. Ou si elle essayait de ne pas m'apeurer d'avantage. A cette pensée, j'entendis un rire, bref, doux et chaud, puis les lumières rougeoyantes disparurent.

	La lumière de l'aube filtrait à travers les volets, et je gisais dans un coin d'ombre, les joues couvertes de larmes. Je ne sais si j'étais tombée durant mon sommeil et mes cauchemars, ou si cette scène s'était réellement passée. Mon c{\oe}ur battait encore la chamade malgré qu'il fût parti.


	\chapter{Fuite vers l'obscurité}

	Le téléphone avait sonné dans la journée. La voiture de Lucas avait eu un accident et il devait attendre sa réparation. Il ne rentrerait que deux jours plus tard. D'ici là, j'étais seule avec mes ombres, mes cauchemars, mes peurs, et ses yeux rouges qui me suivaient et me hantaient à chaque instant.

	Je sentais la présence de cet être, de l'ombre qui m'avait terrorisé, de l'homme aux yeux rouges. Je les distinguais parfois dans un reflet ou un jeu de lumières. Simplement ses yeux rouge sang, simplement ce regard qui me clouait de terreur.

	Il me restait donc quatre nuits à pleurer de terreur, et trois jours à redouter que la nuit vienne.
	\newline

	Je tombais à genoux, les mains dans une terre molle et boueuse, couverte de feuilles mortes et de plantes rampantes. Disparue la cuisine éclairée aux néons blancs. L'air résonnait de mon souffle haletant, de chants d'oiseaux lointains et sinistres, du crissement des insectes, et du bruit des feuilles écrasées par mes poursuivants. Se relever, courir. Mes jambes tremblaient, mon c{\oe}ur semblait sur le point d'exploser, mes poumons étaient en feu. Fuir... Il fallait fuir... Je me relevai, et réunissant mes forces, me remis à courir, les jambes fouettées par les plantes épineuses d'un vert sombre. Je tombais, encore et encore, sur des racines que la lumière traitresse me dissimulait, que l'ombre des arbres sombres engloutissait. L'air était lourd, chaud, irrespirable, empli de l'odeur putride d'étranges fleurs d'un blanc cadavérique, aux pétales veinés d'arabesque verdâtres. Les feuilles bruissaient de toutes parts, les pas mats résonnaient derrière moi en une cadence folle. Mon pied s'enfonça soudainement, dans un craquement éc{\oe}urant, dans une boue gluante, tiède et pleine de cailloux aux arrêtes tranchantes. Je tombai au sol dans un grognement de douleur et de surprise, puis je tirai mon pied vers moi. Les pierres semblèrent se resserrer sur moi pour m'empêcher de sortir, alors je me tournai vers mon pied, prête à le dégager. Un hurlement de terreur et de dégout naquit dans ma gorge. Ma cheville disparaissait, non pas dans la boue puante qui tapissait le sol de cette immonde forêt, mais dans la cage thoracique d'un cadavre écorché encore chaud et sanguinolent, aux os brisés par ma chute. Je secouais désespérément ma jambe pour la sortir de ce piège au sourire macabre, la panique se mêlant à l'horreur qui me rongeait déjà l'esprit. Je plongeais mes mains dans la chair molle pour déchirer et arracher les os qui me retenaient prisonnière, sentant le sang et d'autres humeurs fétides couler sous ma peau, la couvrir et s'incruster dans les plis des poignets, de la paume et des doigts.

	Je pleurais en me relevant, de peur, de fatigue, de dégoût. Je voulais sortir de cette forêt maudite à cadavres et à fleurs aux relents de putréfaction, je voulais me réveiller. Je dérapais en tous sens en me relevant et en reprenant la fuite, le corps couvert d'une boue infecte et collante, du sang et des humeurs du cadavre. Toutes ces odeurs me prenaient à la gorge et m'étouffaient aussi sûrement que les larmes, tandis que les branches et les ronces me fouettaient le corps, déjà meurtri par ma longue course.
	\newline

	Mes poursuivants étaient infatigables, mais malgré ma faible allure, ils ne me rattrapaient pas, comme si je n'étais qu'un animal chassé que l'on traque jusqu'à ce qu'il s'écroule de fatigue ou, et cette idée me serra la gorge, que l'on précipite dans un collet ou un autre piège.
	\newline

	Le sol se déroba sous moi et les arbres disparurent soudainement de mon champ de vision, empli par la terre et la boue spongieuse de cette maudite forêt. Je tombai sur un sol, mais trop pentu, il m'envoya rouler plus bas encore, où je tombai dans un nouveau puits de fange. Je me cognais la tête, les jambes et les bras, je roulais sur moi-même durant cette chute dans l'obscurité boueuse.

	La chute s'était arrêtée, et je gisais, étendue dans ma douleur et dans la boue, le visage contre la terre visqueuse. Je ne trouvais pas le courage de me relever, je ne voulais pas voir le ciel terreux au-dessus de moi, ni l'obscurité qui régnait déjà sous mes paupières. Je me sentais vidée de toute volonté et de toute énergie, mes jambes et mes bras me semblaient si lourds et si difficiles à mouvoir que je n'essayais pas. A quoi bon aller au devant des horreurs de ce cauchemar ? Je savais que ce n'était qu'un mauvais rêve, et que j'allais me réveiller. Ca ne servait à rien de lutter pour s'enfoncer dans la terreur comme on s'enfonce dans des sables mouvants. Il me fallait juste attendre là que le sommeil me quitte.
	\newline

	« Ou peut-être que mes poursuivants me retrouvent ». A cette pensée, la peur fût là, logée dans tout mon être. Je me relevai, les membres engourdis par la chute et l'humidité, le souffle court dans la peur et la moiteur de l'air ambiant. Un écho me parvint, lointain et étouffé. Un gémissement d'effroi s'échappa de mes lèvres, et je repris ma marche, une jambe raidie par la douleur. Ma main me guidait dans les ténèbres, collée au mur terreux et humide, qui bougeait sans cesse sous mes doigts, grouillant d'insectes et de mangeurs de cadavre. Je sentais leurs pattes sur ma peau, et de ma main libre, je les chassais en frissonnant.

	Un bruit de chute, loin derrière moi. Mes poursuivants étaient toujours sur mes traces, et cette fois-ci, il n'y avait que le tunnel, pas d'échappatoire. Seulement l'obscurité.


	\chapter{Rires}

	Une lumière. Lointaine, tremblotante, vacillante, faible dans sa lutte contre les ténèbres. Mais elle était là. Quelque chose naquit en moi, comme de l'espoir teinté d'incrédulité, d'un sentiment d'« on n'ose pas y croire ». Les voix s'étaient faites lointaines mais elles étaient toujours là, sur mes traces dans ce royaume de ténèbres.

	La peur qui nouait mes entrailles s'agita et me fit m'arrêter, le front couvert de sueur. Qu'est-ce qui m'attendait dans cette lumière si attirante ? Etais-je comme le papillon de nuit aveugle à tout danger et m'approchais-je de ma mort ? Et si c'était Lui qui m'attendait là-bas, ses yeux de braises étincelants d'une joie sadique dans la lumière que j'avais crue salvatrice ? Je pouvais déjà voir ses lèvres s'étirer en un mince sourire ironique et à la fois horriblement tendre. Mes poursuivants me semblaient nettement plus préférables à sa présence, mais rien n'était certain. Peut-être qu'il était avec eux, suivant mes traces. Non, c'était faux. Il m'aurait déjà rattrapé. Alors il m'attend. Ou alors il n'est pas là et je vais me réveiller. Ou me rendre compte que je suis folle.

	Encore quelques pas dans l'obscurité terreuse. La lumière laissait maintenant apparaître les parois suintantes d'humidité et grouillante de vers et d'autres fouisseurs. Des pensées morbides et répugnantes me glaçaient l'échine en passant devant ces murs vivants. Les tonnes de terre et de boue au-dessus de ma tête m'oppressaient, le pullulement des insectes m'éc{\oe}urait. {\it C'est eux qui mangeront mon cadavre, morte et pourtant consciente de ces choses qui rongeront ma chair. Ce sont eux qui feront disparaitre mon corps tordu quand il en aura fini avec moi.} Et mes poursuivants se rapprochaient. Je ne pouvais rester dans ce piège immonde, peu importe ce qui se trouvait au bout du tunnel, il fallait que je sorte. Peu importe si cela signifiait ({\it les vers}) Ses yeux vermeils.
	\newline

	J'avançais prudemment, à pas mesurés et craintifs. Et s'il m'attendait ? Que ferais-je ? Je pourrais toujours fuir par là où j'étais venue, mais à quoi bon ? Il ne m'attendait dans ce tunnel que mes chasseurs, une impasse et l'obscurité qui s'étendait à l'infini. La capture, l'errance et la mort.
	\newline

	Une porte moisie au bois mal joint laissait passer la lumière qui m'avait conduite ici. Pas de poignée, juste des gongs rouillés, la mousse verte et le lichen gris sur les planches. Ma main se posa sur ce tapis humide, à la fois doux et rugueux, et je poussais. La terre, le temps et l'eau avaient bloqué l'issue depuis déjà longtemps. Je reculai de quelques pas, puis m'esquintais l'épaule contre le bois dur. Rien. La porte ne céda pas un pouce de terrain, tremblant à peine. Les tonnes de terre pesèrent plus lourd sur mes épaules, oppressant mes poumons, serrant ma gorge dans une étreinte humide. J'étouffai un sanglot avant de reprendre mes esprits. La terre tenait depuis bien longtemps. Je donnais un nouveau coup. La porte céda, et je tombai avec elle, dans une lumière forte et aveuglante.
	\newline

	Le sol était dur sous moi et même à travers mes paupières fermées, je voyais l'éclairage d'au-delà la porte. Je sentais quelque chose de dur et poisseux sous ma joue, accompagné d'une douleur sourde et d'un début de migraine. Je papillonnais. Le sol n'était en fait le carrelage blanc de ma cuisine, et la lumière salvatrice, les néons à la lueur trop crue. J'étais tombée sur le verre que tenais en main, brisé dans sa chute ou sous mon visage. {\it Un peu plus et l'un de tes yeux était rouge à son tour. Un peu plus et le bout de verre disait bonjour au cerveau.} Le vent soufflait à en faire trembler les volets, et je crus y entendre un rire. Un rire moqueur mais attendri, doux. Je me redressai, secouée de sanglots de douleur et de frayeur. Il était là, et ce n'était pas seulement ce rire qui me le disait, mais tout mon être qui me criait de continuer à fuir. Mais il n'y avait nulle part où fuir, car le cauchemar avait prit fin, et il n'y avait pas d'éveil où se réfugier. Il était là à me regarder pleurer, à se nourrir de ma peur et de mes larmes. Prêt à me renvoyer au pays des merveilleux cauchemars au milieu de la nationale, la tête sur le volant. Et le rire continuait, murmure dans la voix rugissante des bourrasques.


	\chapter{Ses mains tâchées de sang}

	Chaque tour de roue faisait tressauter ma tête sur l'épaule de Lucas. Mes yeux bordés du rose du manque de sommeil se reflétaient dans la vitre, qui les faisait paraitre plus cernés qu'ils ne l'étaient. L'iris était terne, comme sans vie, et mon regard portait vers le dégradé du ciel. La nuit approchait, mais cela ne me faisait plus peur. La terreur était désormais liée à chaque seconde de ma vie, à chaque souffle, car elle ne se logeait plus seulement dans les cauchemars. Cette certitude n'avait pas été établie dans la cuisine comme je le croyais, alors que je m'étais réveillée dans une marre de sang. Non, c'était bien pire. Chaque tour de roue et chaque instant me rapprochait de l'enterrement d'une amie. Bien portante, elle avait surpris tout le monde en mourant dans son sommeil. Tout le monde sauf moi peut-être, car il était venu me voir dans mes rêves, cette même-nuit où elle avait tout simplement cessé de respirer. Il n'avait rien dit, il avait simplement fait un geste ample du bras elle était apparue, vêtue de noir, la peau trop pâle, les lèvres d'un rose délavé, le torse immobile. J'avais cru à un de ses mensonges, un de plus, une tromperie que j'avais décidé de ne pas croire. Pourtant, j'étais dans ce maudit train qui m'emmenait vers une dépouille froide au lieu du c{\oe}ur chaleureux d'Alice.

	Rouge sang, orangé flamboyant, bleu aquarelle, bleu outremer qui tend vers le noir. Les étoiles naissaient sur la terre et dans le ciel, les cadavres des arbres effeuillés se dressaient en ombres chinoises, les bâtisses semblaient en ruines ou en flammes dans les jeux de lumière. Les prés déserts couverts de givre s'étalaient en plages vert sombre, et les champs de terre retournée laissaient croire à un désastre. Un paysage de fin du monde s'étendait dans mon esprit.
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	Les maigres rangs silencieux des proches endeuillées faisaient face au lit funéraire. Alice était là, étendue sur des draps blancs, sur des oreillers blancs, sous des fleurs blanches, avec son visage blanc auréolé par la flaque de sang séché de ses cheveux. Ses cils ombrant délicatement ses joues de masque mortuaire aux traits relâchés et sereins, bien loin du faciès torturés que Cauchemar m'avait montré. Ses lèvres roses étaient entrouvertes, comme si Alice respirait encore, endormie. On aurait pu jurer voir Blanche-Neige, prête à s'éveiller si son Prince effleurait ses lèvres. Mais ici, pas de magie, si ce n'était la Sienne, qui l'avait tuée d'un simple rêve. Personne ne le savait, et donc je devais porter le poids de ce savoir, seule. Mais surtout, porter le poids de la culpabilité. Je n'avais rien pu faire c'est vrai, mais je me sentais responsable. Cet homme que j'appelais Cauchemar était ma chimère, ma hantise. Et la mort d'Alice.

	Les sanglots étouffés de sa mère me brisaient le c{\oe}ur. Je posais une main compatissante sur son épaule, mais sans lever le regard vers mon amie, si calme dans la mort. Je ne pouvais m'empêcher de voir la bave de la démence à la commissure de ses lèvres, son regard hagard aux ridules rouges dans le blanc des yeux, à ses cheveux fous, collés par la sueur et le sang.
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	Mais ce qui me tenaillait le plus n'était pas la culpabilité que j'éprouvais, ainsi que l'impression de mentir à mon entourage. Non, ce que je craignais, c'était le rêve où je verrai Lucas rouler des yeux et hurler avant de cesser de respirer sans que rien de transparaisse sur son cadavre au visage serein. Ou celui où mes doigts sur l'étreinte glacée des mains qui m'étrangleraient. Je frémis en repensant au frôlement attendri qui avait caressé ma joue.
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	Le bois du cercueil ne fit pas un bruit quand il toucha le fond de la fosse, délicatement déposé sur la terre encore molle. Les premières fleurs furent jetées sur son couvercle, puis la mienne, puis d'autres encore. Alors qu'on jetait la première pelletée de terre, je détournais le regard. Je ne supportais pas de la savoir bientôt ensevelie, les souvenirs de ma fuite souterraine n'étant que trop présents à mon esprit.

	Les valises claquaient sur les marches de l'escalier, Lucas me poussant gentiment le dos pour que je descende plus vite.

	« On va finir par être en retard, ma belle, le train ne nous attendra pas. »
Nous allions enfin quitter la maison où Alice était morte, son fantôme hantant chaque craquement de la toiture, chaque grincement de porte. Les sacs furent chargés dans le coffre de la voiture et nous nous assîmes à l'arrière, attendant la mère de mon amie pour partir. Alors que je faisais glisser ma ceinture pour la boucler, je sursautai.

	« Merde, mon manteau ! Je reviens vite, donne moi la clef, je fermerai le garage. » fis-je avant de bondir hors de la voiture.

	Je montai les escaliers en courant. Et me retrouvait face à l'obscurité du salon. Pleine de regards muets et de silence. De peur. J'arrachais mon manteau mais ne fût pas la hâte qui me donna des ailes pour redescendre, mais bien la terreur. Elle me martelait les tempes et m'emplissait le c{\oe}ur. Le noir plein de présence et vide de souffle, remplis de cauchemars rampant sur les murs, jappant à ma figure, les crocs invisibles dégoulinants de bave, les doigts longs prêt à m'offrir une dernière étreinte, des formes qui n'ont pas de noms mais qui n'ont que trop de peur dans leur néant. Mais Il n'y était pas. Cauchemar n'était pas venu me narguer au milieu de ses sbires, mais je voyais un sourire moqueur sur ses lèvres pâles alors qu'il me voyait courir vers la voiture, le c{\oe}ur battant la chamade, l'esprit battant la campagne, les longs doigts m'effleurant le dos, les cris dans les oreilles. Le noir s'était imprimé dans mon esprit, avec sa foule grouillante qui hurlait en silence.

	Je m'engouffrais dans la voiture en soupirant, hors d'atteinte, et posais ma tête sur les genoux de Lucas, cachant mes larmes et mes traits encore tordus par la peur. Bientôt, il allait se réveiller avec un cadavre lacéré dans les bras, ou je crierai encore de peur et de douleur. {\it Il veut me tuer !} Mais à cette pensée, je revis le sourire sur son visage, et la caresse aérienne me revint en mémoire. {\it Pas me tuer, non.}


	\chapter{Un, deux, trois, je m'en vais au bois}

	C'est le silence qui m'a réveillée. Les arbres ploient toujours sous le vent, la maison gémit encore, les bourrasques soufflent encore contre les murs. Mais la chambre est silencieuse, macabrement muette. Et froide. Je retiens ma respiration. Rien, pas un bruit. Pourtant les draps n'ont pas bougé, il n'y a pas de creux au tissu froissé. Une boule se forme dans ma gorge tandis que l'idée germe dans mon esprit. Encore un cauchemar. Rien de plus.

	« Lucas ? Luc ? »

	Pas de réponse. {\it Il doit dormir profondément, c'est tout.}

	« Lucas ? Tu dors ? »

	Ma voix se fait plus tendue, anxieuse.
	
	« Lu... Lucas ? Réponds-moi ! » je murmure, un sanglot sec coupant ma voix déjà tremblante.

	Doucement, je me lève, m'écartant de lui. Les draps glissent en chuintant. Le vent fait cogner les branches aux volets. Mon c{\oe}ur cogne lui aussi. J'ai les jambes en coton, et aussi une fois debout, elles se plient sous moi. Mes genoux touchent le sol.

	« Lu... cas ! Ré... réponds ! »

	Cette fois-ci, j'ai crié, et les larmes roulent sur mes joues. Non, pas lui. Pas Lucas. Ce n'est pas vrai ! Non !

	« Non ! Lucas ! »

	Cette voix aigüe ne peut pas être la mienne, et pourtant. Pourtant j'hurle son nom en me hissant de nouveau sur le lit. A tâtons, mes mains remontent vers lui. Je sens ses cheveux sous mes doigts, sa peau sous la mienne, glacée. Mon c{\oe}ur bât à en exploser, j'étouffe.

	« Lucas ! »

	Ma respiration n'est plus qu'un halètement rauque. Je pose ma joue contre la sienne et lui donne mes larmes, comme s'il pleurait avec moi. Je le serre contre moi en hurlant. Ce n'est plus son nom, c'est juste un cri. C'est le son qui déchire mes entrailles, qui n'est que douleur, douleur et encore douleur. Lucas. Mes mains courent sur son visage, sur ses paupières fermées et sa bouche essoufflée. Lucas. Mes doigts se perdent dans ses cheveux, s'accrochent.

	« Dites moi que c'est un cauchemar ! Réveillez-moi ! LUCAS ! »

	Ma prise se resserre sur sa chevelure et sur son crâne. Qu'il pleure, hurle, qu'il fasse quelque chose ! Qu'il ouvre les yeux... Qu'il me dise qu'il m'aime... Lucas... Mes lèvres courent sur ses joues, sur sa bouche glacée, ses paupières fermées, son front encore humide de mes pleures. Lucas. Lu... Une porte claqua dans la maison. Je me jette au sol, à plat ventre, les sens soudain en alerte. Une mèche de cheveux est restée dans mes doigts. Le plancher grince sous des pas. Une arme, il me faut une arme. Lucas... Lucas... Il a un, non il avait. Lucas est mort. Non ? S'il vous plait, non. Il avait un katana, un faux. Mais c'est mieux que rien. La moquette frotte sur ma peau alors que je rampe vers l'armoire. Un bruit de casse, dans la cuisine. Comme le verre qui a failli m'éborgner. Lucas s'est beaucoup inquiété quand il a vu ma joue pleine de sang. Maintenant, c'est moi qui m'inquiète pour lui. Qu'est-ce que je raconte, je n'ai plus à m'inquiéter. Arrête d'y penser, quelqu'un ici veut ta peau. Le katana. Celui de Lucas. Un choc contre un mur. Celui de la cuisine ou du salon ? Il se rapproche ? Le bois du lit contre mon bras est glacé, la moquette rêche. J'ai horriblement mal au ventre, envie de vomir. Vomir ma peur, vomir mon chagrin. Je ferme mes yeux, serrant les paupières à m'en faire mal. Les larmes coulent. La boite laquée est là, glissée sous l'armoire, couverte de poussière. Lucas n'avait jamais trouvé de place pour l'exposer. Il avait eu l'idée de le mettre au mur il y a deux semaines. Lucas. Mes doigts se couvrent de gris alors que j'attrape la boite. Un nouveau bruit. Mon c{\oe}ur bât trop fort à mes oreilles pour que je sache s'Il est proche ou s'Il s'éloigne. Le couvercle glisse dans ce qui me semble être un bruit d'enfer. Je m'immobilise, la respiration retenue. M'a-t-Il entendue ? La fausse lame brille faiblement, reflétant la pâle lumière qui filtre à travers les volets. Cette même lumière qui donne un teint si blafard à Lucas. Ou la mort ? Lucas... J'ai tant besoin de toi en cet instant... Le tissu de la poignée est doux quand je referme mes doigts dessus. Toujours en rampant, je viens me coller à la porte de la chambre. Je ne peux pas rester ici. C'est une impasse, un piège. {\it Comme sous terre. La chasse ou la porte.} Encore une fois, les deux. Si j'ouvre la porte, Il va m'entendre. Il n'attend qu'une chose, c'est que je sorte. Sinon, Il serait déjà là. Il va s'impatienter. Il va venir. Lucas. Il... Je ferme de nouveaux les yeux. Je serre les dents pour ne pas pleurer. Pour ne pas hurler. De peine comme de peur. {\it Ses bras autour de moi. Il me dit qu'il m'aime. On va se marier, bientôt. On aura même un enfant. Lucas. On l'appellera Cauchemar, dis ?} Je deviens folle ? Je penche ma tête en arrière, inspiration, expiration. Je me relève, la main gauche sur la poignée de la porte, la droite sur celle du katana. La maison est de nouveau silencieuse. Pas un bruit. Pas un souffle. Les gongs grincent à peine quand je pousse la porte. La lame devant, je sors. La moquette glaciale griffe mes pieds nus. J'ai l'impression que la peau de mes orteils va s'arracher au prochain pas.
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	Mes poumons brûlent comme si j'avais couru, pourtant je n'ai pas encore avancé d'un mètre. Ou peut-être ais-je couru, ma mémoire et mes sens pourraient être parmi les des jouets de Cauchemar, comme mes rêves le sont.

	Un nuage de vapeur s'élève devant ma bouche. {\it Au moins le cadavre de Lucas ne salira pas trop les draps en se décomposant. Tu es morbide, il vient de mourir et...} Je secoue la tête. Cauchemar, où es-tu ? Dans ma tête ou dans mon dos ? Il faut que je sorte. Je ne dois pas rester seul, sinon il va m'attraper et... la fin ? Le couloir est long, je n'atteindrais jamais la porte qui donne sur le vestibule. Il va surgir d'un mur et ses bras glacés et brûlants me saisiront, du sol ou de l'ombre. Mes muscles sont lourds, engourdis. Sortir... Lucas... Je me demande si c'est possible. Lucas n'a pas pu sortir lui. Le froissement du tissu quand mes genoux cèdent. Le tapis sous mes mains. Le ventre et la gorge en feu. {\it Les dents du fond qui baignent.} Je lâche un rire nerveux, un aboiement cynique, qui résonne dans le noir. Qui a rit ? Moi ou Cauchemar ? Est-ce mon c{\oe}ur qui bât si fort, ou y'en a-t-il un autre caché dans l'ombre au bout de l'interminable couloir. Lui ou ses créatures aux crocs dégoulinants de bave et de sang frais.

	Quelque chose claque. Pitié, pas la porte. Laissez-moi sortir ! Ma main moite poussa la porte qui ferme le couloir. Un courant d'air s'engouffre aussitôt, la porte est ouverte. Le katana glisse un peu de ma main, je le passe à la gauche. Pas un bruit, si ce n'est mon c{\oe}ur qui tonne comme un tambour et ma respiration qui souffle en tempête. Sortir. Fuir Cauchemar. Lucas. {\it Qui pourrit sur le lit de vos ébats.}

	Une odeur douceâtre a envahi le vestibule plongé dans l'obscurité. La lumière ne répond plus et j'active en vain l'interrupteur. Je connais cette odeur. C'est la puanteur qui se dégageait de chaque chose dans la forêt aux fleurs pourries et aux cadavres décomposés. Je baisse la pointe de la lame jusqu'au sol, et m'en sers pour balayer le sol. Au bout de quelques pas, elle bute contre quelque chose mou et l'odeur semble exploser et s'intensifie. Je frémis et déplace l'obstacle {\it cadavre} avant de continuer ma route. La porte baille sur ses gonds, pourtant je n'ai pas entendu le fracas que cela aurait dû causer.

	Une main sur mon épaule. Je hurle. Mes poumons vont exploser, ma tête va exploser. Mes yeux pleurent et me brûlent horriblement. Une autre main sur ma bouche. Douce, calme. On m'attire en arrière. Il. Cauchemar. La fin. Toujours muette, un bras m'enlace. Son torse est chaud à travers le tissu de nos vêtements. Lu... Son souffle sur ma nuque, tiède, chatouilleur. Un frisson me secoue. On dirait Lucas...

	« Alice ? »

	Sa voix est grave, profonde, vide de toute animosité. J'ai la gorgé sèche, brûlante. {\it Il n'y a pas que ta gorge qui est brûlante.} Je chasse cette pensée. Il a tué Lucas ! Comment je peux penser ça ! Je sens la poignée du katana qui glisse. Je raffermis ma prise et lève la lame devant moi, avant de l'enfoncer à quelques centimètres de mon propre ventre. J'entends un gémissement de douleur étouffé en même temps que l'étreinte se relâche. Un coup de pied lancé à l'aveuglette et je m'élance vers la porte. Le monde est flou. Je pleure. Lucas. Cauchemar est là. Je vais tomber.
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	La neige craque sous mes pas. Tu entends Lucas, de la neige, alors que toute la journée, pas un seul nuage n'était venu. Et rien n'avait été prévu à la météo. Et voilà que je patauge pieds nus dans la neige glacée, laissant des empreintes de pas bien visible. Je l'entends crier mon nom plusieurs fois. La fausse lame n'a pas dû lui faire bien mal.

	« Alice ? »

	Aux pays des Cauchemars. Haha.

	Quelle idée j'ai eu d'avoir acheté une maison si isolée. {\it Regarde Lucas, ces bois seront magnifiques au printemps !} Je n'avais pas pensé aux branches qui griffent les fenêtres, ni aux ombres déchiquetées des arbres au milieu de la nuit et de l'hiver. Et je ne pensais pas devoir fuir un jour dans la neige et l'obscurité jusqu'à la prochaine habitation. {\it « Bonjour, je suis poursuivie par Cauchemar. » « Mais bien entendu, entre donc, le thé est prêt. »}

	Le regarde vide des fenêtres sombres me fixe depuis le bout de la petite allée. Cauchemar est sur le seuil de la maison, marchant le buste droit malgré une petite trace sanglante à son côté, et il balaye la clairière du regard. Allongée, et glacée, dans la neige, je suis presque invisible dans la pénombre. Les larmes coulent. Il va me voir et venir. Je ne pourrai pas me lever et fuir quand il serait là. Je serai à ses pieds, sanglotant et humiliée. Misérable. Vaincue.

	Cauchemar {\it Je ne connais même pas son nom.} Morphée. Hypnos. fait le tour de la maison. Il va revenir. Mais je me lève, faisant craquer la neige. Ma dernière chance. Il fait froid, horriblement froid et je suis pieds-nus. Je crois que j'ai du mal à marcher. Il va me rattraper d'un instant à l'autre. Il va me voir et en quelques pas il va être dans mon dos, sa main chaude posée sur l'épaule. Je sentirai sa peau sur mon cou. Je ne sens plus mes pieds, mais j'avance. Je ne cours plus, je ne fais que marcher, mais j'ai la sensation que je vais m'écrouler. {\it On fait une bataille de boules de neige, Cauchemar ?}

	J'ai perdu la route de vue. Ca fait bien une {\it semaine} heure {\it minute}. Je ne reconnais rien sous le linceul de neige. Ses bras réchaufferaient mon c{\oe}ur gelé. Il a tué Lucas. J'ai froid. Je me demande s'il viendra me chercher quand je serai évanouie. Je me réveillerai dans un lit chaud, à ses côtés. Je ne peux pas faire demi-tour pour me jeter dans les bras du loup {\it gueule}. Je finirai bien par trouver des gens {\it qui seront morts} pour m'aider. Ou les conduire droit dans le piège de Cauchemar, et moi avec eux. Mais je ne mourrai pas {\it tout de suite}.
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	Silence ouaté. Obscurité. Odeur de neige. Membres glacés et insensibles. Réveillez-moi. Je suis assisse dans le creux d'un arbre. J'ai marché. Combien de temps ? Je ne sais même plus d'où je suis venue. Tout est noir, blanc, froid. Mes jambes ne sont plus que des blocs de glace. J'ai froid. Jamais je n'ai eu aussi froid. Je vais mourir là, traquée par Cauchemar, espérant qu'il me trouve, espérant mourir ici. {\it Mon corps sera glacé. Comme Lucas.}

	L'écorce est dure, je crois. Elle est rêche, à travers le brouillard de l'insensibilité. La neige semble douce. Du duvet, comme les oreilles et les oiseaux. On dirait de la cendre qui tombe, de la cendre blanche. C'est chaud. Froid. Blanc.

	Le soleil se lève, loin, loin, à des mondes de là. Ca brille, comme des joyaux. C'est beau. Un rire d'enfant. Je ris doucement. Le Soleil. J'ai passé la nuit. Un rire enroué, cassant. Mais c'est un rire.

	« Alice tu es là ? »

	Oh oui je suis là. J'ai encore envie de rire. C'est trop bête. J'entends la neige qui crisse sous ses pas. {\it On fait la course ?} Il arrive, entre les arbres. Il a l'air fatigué. {\it On a juste joué toute la nuit, pourquoi être fatigué ?}

	« Alice, pourquoi es-tu partie ? »

	Il met un genou à terre devant moi. De nouveau le rire grêle et ma voix cassée. Il passe sa main chaude contre ma joue. Ca brûle plus que le feu de la neige.

	« Tu peux marcher ? »

	Il ne se rend pas compte. Je vais éclater en petits morceaux brillants. Comme la neige. {\it Bataille de boules d'yeux ! Tiens, prends cet orteil !} J'ai mal au ventre à force de rire.

	« Alice ? »

	Oh, j'ai froid. Tellement froid... 


	\tableofcontents


	\chapter*{Librairie de l'Ombre du Soleil}

	L'Ombre du Soleil est une de ces librairies que l'on trouve dans les petites ruelles, entre un magasin de jeu de rôle et une maison de brique qui tombe en ruine. De celles qui ont encore ces vitrines en bois qui encerclent des vitres ovales et empoussiérées.

	Si vous y entrez, vous ne verrez pas de singe accompagné d'un humain maigre au chapeau de "Maje", mais seulement une jeune femme blondinette à lunettes, plongée dans les livres. C'est elle qui s'occupe des lieux, qui connait chaque recoin et chaque page de chaque livre présent dans son domaine.

	Elle vous guidera parmi les rayonnages soigneusement rangés, vous conduisant vers le plus profond de l'Ombre du Soleil...

	Et elle vous chuchotera un unique avertissement :

	"Ne vous perdez pas entre les pages..."

	\flushright{\it Nariel Limbaear}

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	\large \center{\url{http://nariellimbaear.blogspot.com}}
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\end{document}
